Depuis plus de vingt ans Philippe Stark est un des designers internationaux les plus éminents. Mais dans l’interview à la revue allemande Zeitmagazin il affirme que tous les objets dont le design a été créé par lui, sont absolument inutiles.
Vous avez fait des projets d'art de toute sorte d’objets – d’une brosse à dents à un vaisseau spacial. Et qu’est-ce que tout ceci est nécessaire à l'homme ?
PS : La capacité d’aimer. L’amour est la découverte la plus merveilleuse de l’humanité. Ensuite, vient, peut-être, l’intelligence. L’homme a un avantage par rapport aux animaux – grâce à son intelligence il a pu créer une civilisation. Alors aucun humain n’a le droit d’éviter le travail sur l'évolution de son intelligence. Et le sens d'humour est aussi important.

Rien de matériel ne vous vient à l’esprit ?
Mais nous n’avons pas besoin de quelque chose de matériel. A part le susnommé, il n’y a plus rien dont il faudrait s’inquiéter – seulement de ses propres principes ethniques et moraux.
Vous êtes sérieux ?
Oui, l’homme a besoin de quelque chose de matériel pour faire du feu.
Rien de plus ?
Bon, peut-être encore un coussin sous la tête et un bon matelas.

Pourquoi vous avez commencé à faire du design industriel ?
C’est une question très intéressante. J’y cherche toujours la réponse. Vous savez, j’ai élaboré les projets d’une quantité énorme d’objets sans ayant le moindre intérêt pour ces objets. Il se peut que j’aie consacré ces années au design pour comprendre au bout du compte que nous n’avons besoin de rien. Nous avons déjà trop de choses.

Alors tout ce que vous avez projeté, c’est inutile ?
Tous les objets du design desquels je me suis occupé, sont absolument inutiles. Vu la structure de notre société, le design y est privé de sens. Le design c’est rien. Aux objets que j’ai développés, j’ai essayé de donner du sens et de l’énergie. Mais même dans les cas où je me suis engagé cent pour cent, cela a été sans but.

Alors c’est le bilan de toute votre œuvre ?
Un homme plus intelligent l’aurait compris plus tôt que moi. Dès le début j’ai eu l’idée que le design de produits est une occupation sans aucun sens. Alors j’ai essayé de transformer mon travail en quelque chose d’autre. En quelque chose de politique, révolutionnaire, destructive. Peut-être, le plus important que j’ai pu créer, c’est une nouvelle définition du mot « designer ».
Vous affirmez que nous entrons dans l’ère du post-matérialisme. Que cela veut dire ?
Notre société évolue peu à peu vers la dématérialisation. Il s’agit de l’augmentation de l’importance de l’intelligence dans notre vie et de la baisse de la valeur de choses matérielles. Au début l’ordinateur avait la taille d’une maison. Maintenant certains PC ne sont pas plus grands qu’une carte de crédit. Dans dix ans ils seraient insérés bionique-ment dans notre corps. Dans cinquante ans la notion de l’ordinateur disparaîtrait.

Et alors de quoi vont s’occuper les designers ?
Il n’y aura plus de designers. Le designer du futur c’est l’entraîneur personnel et le nutritionniste. C’est tout.

Vous avez dit plusieurs fois que votre but résidait dans la destruction du design comme tel. Vous êtes loin de l’atteindre ?
Mais je l’ai déjà atteint ! Quand j’ai commencé, les objets de design étaient seulement beaux et chers. Personne ne pouvait se le permettre. Le design signifiait l’élite. Mais l’élite est vulgaire. La vraie beauté réside dans la reproduction.
Veuillez expliquer ...
Quand une idée magnifique vient à l’esprit de quelqu’un, il doit la partager. C’est le principe de la démocratie. Quand j'étais au début de mon activité design, une bonne chaise coûtait près de mille dollars. Faut-il qu’une famille qui a besoin de six chaises, payent 6 000 dollars pour avoir sur quoi s’asseoir ? Pour moi c'est le comble. Il y a quatre ans j’ai construit une chaise qui coûtait moins de dix dollars. Dès qu’on enlève trois zéros du prix initial, la conception du produit se change totalement.

Par quoi peut-on expliquer alors votre travail récent –un yacht pour un millionnaire russe ?
Il fait partie de ma conception « Robin Good ». J’utilise des projets pareils comme un laboratoire pour des expériences. Je peux tester sur eux de nouvelles technologies pour les rendre ensuite accessibles dans le marché de masse. Pour ce yacht j’ai développé un châssis qui ne produirait pas de vagues d’étrave à vingt nœuds. J’envisage d’utiliser ce concept aussi pour la barque à batteries solaires qui serait un prototype de taxi dans l'eau à Venise.
Vous n’avez pas marre de design ?
Si. Beaucoup. Dans deux ans je veux abandonner cette affaire. Je m’occuperais de quelque chose d’autre. Cela sera un autre moyen pour s’exprimer. Une autre arme, plus rapide, puissante et légère que le design. Le design ne me va pas pour m’exprimer.

Alors vous allez tout simplement changer de travail ?
Exactement. J’ai été le producteur de la matière. Et maintenant j’en ai honte. Au futur je vais produire des conceptions. Cela serait une occupation plus utile.
C’est vrai qu’il n’y a aucun objet de design qui vous plaît ?
Aucun.
Philippe Starck, le designer français, depuis les années 1980 s’occupe de projets et du développement de produits de consommation courante. Entre autre, il à été célèbre grâce au design d’un presse-fruits pour la fabrique italienne Alessi et la moto Motó 6.5 pour la société italienne Aprilia.

